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Bien que la famille Polo soit, et elle en est fière, vénitienne depuis trois siècles maintenant, elle n’a pas ses racines sur cette péninsule italienne, mais de l’autre côté de l’Adriatique. Oui, nous sommes bel et bien originaires de Dalmatie, et notre nom de famille a dû être quelque chose comme Pavlo. Le premier de mes ancêtres qui ait vogué vers Venise et s’y soit installé le fît peu après l’an mille. Lui et ses descendants durent avoir dans la ville une ascension sociale rapide puisque, dès 1094, on retrouve un Domenico Polo membre du Grand Conseil de la République, et il en sera de même au siècle suivant, avec un Piero Polo.

Le plus ancien ancêtre dont j’aie conservé ne serait-ce qu’un vague souvenir était mon grand-père Andréa. À cette époque, tous les membres de la famille Polo étaient désignés par les lettres de noblesse NH (ce qui signifie à Venise nobilis homo, c’est-à-dire gentilhomme), on les appelait messire, et nous avions acquis des armoiries : trois oiseaux sable à becs de gueules sur champ d’argent. Ce qui était en fait un véritable jeu de mots visuel, puisque notre oiseau emblématique est le fier et industrieux choucas, que l’on désigne dans la langue vénitienne sous le nom de pola.

Papé Andréa eut trois fils : mon oncle Marco, dont j’ai hérité le prénom, mon père Nicolô et mon oncle Matteo. J’ignore ce qu’ils firent durant leur prime jeunesse, mais quand ils atteignirent l’âge adulte, l’aîné des trois, Marco, devint, avec l’Empire latin[2], l’agent commercial de la famille Polo à Constantinople, tandis que ses deux frères, restés à Venise, dirigeaient les bureaux de l’entreprise et s’occupaient d’entretenir le palais familial. Si la fibre du voyage attendit chez Nicolo et Matteo la mort de leur père pour se manifester, quand elle s’empara d’eux ils allèrent plus loin qu’aucun Polo ne l’avait jamais fait.

Lorsqu’ils quittèrent Venise, en l’an 1259, j’étais âgé de cinq ans. Mon père avait dit à ma mère qu’ils n’iraient pas plus loin que Constantinople, où ils comptaient aller rendre visite à leur frère aîné, absent depuis longtemps. Selon le rapport que ce dernier fit plus tard à ma mère, après être restés avec lui un moment, ils décidèrent de pousser plus avant en direction de l’est. Elle n’eut plus, à partir de ce moment, la moindre nouvelle d’eux et, lorsque douze mois se furent écoulés, elle se résigna à envisager qu’ils eussent trouvé la mort. Il ne s’agissait là nullement des égarements d’une femme abandonnée aux douleurs de l’affliction ; c’était simplement, en l’occurrence, l’hypothèse la plus probable. C’est en effet précisément cette année-là, 1259, que les Mongols, après avoir soumis l’ensemble du monde oriental, poussèrent leur implacable progression jusqu’aux portes mêmes de Constantinople. Tandis que chaque homme blanc fuyait ou reculait, découragé, devant l’avance de la « Horde d’Or », Matteo et Nicolo Polo avaient pour leur part marché hardiment droit vers leurs premières lignes – ou, pour mieux dire, vu la façon dont étaient alors considérés les Mongols, droit entre leurs mâchoires voraces et dégoulinantes.

Nous avions pléthore de bonnes raisons d’envisager les Mongols comme des monstres, le savez-vous ? Ceux-ci n’étaient-ils pas à la fois plus et moins que des humains ? De par leur habileté au combat et leur endurance physique, ils valaient assurément plus que des hommes. En revanche, leur sauvagerie et leur regrettable goût du sang les ravalaient bien au-dessous de cette qualité. Leur nourriture quotidienne elle-même était repoussante : ils mangeaient, paraît-il, de la viande crue et puante, et ne buvaient que le lait ranci des mules. On disait même que, si leurs rations venaient à être insuffisantes, ils tiraient au sort un homme sur dix et le sacrifiaient pour partager sa chair entre les neuf autres. Chacun savait que les Mongols ne portaient leur armure de cuir protectrice que sur la poitrine, le dos restant découvert et vulnérable ; ceci était conçu pour les dissuader, au cas où la couardise les aurait pris face à l’ennemi, de lui tourner le dos pour prendre la fuite. On savait aussi qu’ils polissaient le cuir de leurs armures avec de la graisse qu’ils se procuraient en faisant bouillir leurs victimes. Toutes ces choses étaient connues à Venise, et l’on se répétait, d’une voix assourdie par l’effroi, que certaines étaient même vraies.

Je n’avais certes que cinq ans au moment du départ de mon père, mais cela ne m’empêcha pas de partager le sentiment universel de terreur que nous inspiraient ses sauvages de l’Est, familier que j’étais de cette phrase de menace devenue courante : « Les Mongols t’attraperont ! L’Orda t’emmènera ! » J’avais entendu cela tout au long de mon enfance, comme l’entendaient tous les petits enfants qui méritaient une admonestation. « L’Orda t’attrapera si tu ne finis pas ton souper... si tu ne files pas au lit... si tu ne cesses pas de faire tout ce bruit... » On maniait ce nom d’Orda, chez les mères et les gouvernantes de cette époque, comme on aurait menacé un enfant turbulent en lui disant : « L’Orco va te dévorer ! »

L’Orco étant un démon géant auquel les mamans et les nourrices avaient toujours eu recours, il n’était pas difficile pour elles de lui substituer ce nom d’Orda, la Horde. Et la Horde mongole était assurément le monstre le plus réel et le plus crédible qui se pût concevoir ; la terreur dans leur voix n’avait pas besoin d’être feinte, lorsqu’elles l’évoquaient. Le simple fait qu’elles aient eu connaissance de ce mot prouvait qu’elles avaient des raisons de craindre l’Orda au même titre que n’importe quel enfant. Car c’était à l’origine le terme mongol de yurtu, qui désigne la vaste tente pavillonnaire du chef d’un campement mongol, qui avait été adopté, légèrement déformé, dans toutes les langues européennes pour désigner ce à quoi pensaient les Européens dès qu’ils songeaient aux Mongols : une foule en marche, une masse grouillante, un fourmillement irrésistible, une horde.

Mais je n’eus plus à entendre très longtemps cette menace dans la bouche de ma mère. Dès qu’elle eut décidé que mon père était parti et sans doute mort, elle commença de se languir et alla désormais s’affaiblissant, jour après jour. L’année où j’eus sept ans, elle mourut. Je n’ai qu’un seul souvenir d’elle, qui date de quelques mois plus tôt. La dernière fois qu’elle s’aventura hors de notre Casa Polo, avant qu’elle regagne le lit sur lequel elle devait mourir, ce fut pour m’accompagner le jour de mon inscription à l’école. Et ce jour-là a beau appartenir au siècle dernier, je m’en souviens encore très clairement.

À cette époque, notre Casa Polo était un petit palais situé dans le quartier de San Felice. Dès l’heure brillante de la matinée où sonnait la mezza terza au campanile de Saint-Marc, nous sortîmes, ma mère et moi, par le portail de la maison et gagnâmes l’allée pavée qui longe le canal. Notre vieux gondolier, le Noir Michel, un esclave originaire de Nubie, attendait près de notre bateau attaché à son poteau rayé. L’embarcation, graissée de frais, resplendissait de toutes ses couleurs. Ma mère et moi y montâmes et nous installâmes sous le dais. Pour l’occasion, je portais de beaux habits neufs : une tunique marron en soie de Lucques, si je me souviens bien, et des chausses à semelles de cuir. Du coup, tandis qu’il nous propulsait le long de l’étroit rio San Felice, notre pilote ne cessait de s’extasier à mon sujet, proférant des compliments tels que : « Che zentilomo ! » ou « Dasseno, xestu, messer Marco ? » (ce qui signifie : « Quel gentilhomme ! » ou « Vraiment, c’est bien vous, messire Marco ? »). Si ces manifestations d’admiration inaccoutumées me rendaient assez fier, elles me mettaient aussi un peu mal à l’aise. Il ne finit par se taire qu’en faisant virer le bateau sur le Grand Canal, où l’important trafic batelier requérait toute son attention.

C’était l’un des plus beaux jours qui puissent régner sur Venise. Le soleil brillait mais, loin de darder sur la ville des rayons aigus, sa lumière s’y répandait de façon diffuse. Il n’y avait ni brouillard de mer ni brume de terre, ce qui ne limitait en rien la luminosité. Plutôt que de jeter des rayons directs, le soleil semblait briller d’une clarté plus subtile, de celles dont luisent les bougies sur un riche chandelier de cristal. Qui connaît Venise a forcément déjà admiré cette lumière : comme si des perles rose pâle et bleu ciel avaient été brisées et réduites en poudre... Une poudre si fine que ses particules flotteraient dans l’atmosphère sans en atténuer l’intensité, mais en lui donnant un aspect plus lustré et plus doux. Cette lumière provenait d’autres lieux que le ciel. Réfléchie par les eaux dansantes des canaux, elle faisait virevolter sur le vieux bois, la brique et la pierre des murs de petites taches et des paillettes de ces perles poudreuses, adoucissant ainsi leur texture inégale. Ce jour semblait, telle une peau de pêche, comme ganté d’un velours apaisant.

Notre bateau glissa sous le principal pont du Grand Canal, le ponte Rialto, le vieux et bas ponton avec sa partie centrale amovible, pas encore reconstruit à l’époque sous sa forme actuelle de pont basculant. Nous passâmes ensuite le marché d’Erbaria où, après leurs nuits de beuverie, les jeunes gens vont flâner au petit matin pour se nettoyer la tête dans le parfum des fleurs, des herbes et des fruits. Enfin, nous quittâmes à nouveau le canal pour nous engouffrer dans un autre passage étroit et, après l’avoir remonté sur une courte distance, nous débarquâmes au campo San Todaro, ma mère et moi. Autour de ce square sont situées toutes les écoles primaires, et, à cette heure, l’espace libre bruissait de garçons de tous âges occupés à jouer, courir, plaisanter et lutter au corps à corps en attendant d’entrer dans leur classe.

Ma mère me présenta au maître d’école et exhiba devant lui les documents d’état civil nécessaires à mon inscription sur le Livre d’or (le « Livre doré » est le nom familier que l’on donne au registre du protocole dans lequel les Républiques répertorient les noms des membres de leurs familles de haute lignée). Frère Evariste, homme à la fois corpulent et d’aspect sévère, parut tout sauf impressionné par ces documents. Il les regarda, et bientôt laissa fuser en grognant : « Brate ! », mot peu élogieux qui désigne un Slave ou un Dalmate. Ma mère riposta d’un petit reniflement très grande dame et murmura :

— Né de parents vénitiens, sur le sol de Venise.

— Hum ! Bon, c’est possible..., grommela le frère. Mais élevé à Venise, pas encore. Tant qu’il n’aura pas suivi un apprentissage convenable et connu la rigueur de la discipline scolaire...

Il se saisit d’une plume d’oie et, frottant la pointe dans le but, je suppose, de la lubrifier, sur la peau brillante de sa tonsure, il la trempa ensuite dans un encrier et ouvrit un livre de taille impressionnante.

— Quelle est la date de sa confirmation ? demanda-t-il. Ou de sa première communion ?

Ma mère les lui indiqua, non sans ajouter avec une certaine hauteur que, contrairement à la plupart des autres enfants, on avait veillé à ce que, depuis ma confirmation, je retienne par cœur le catéchisme : je pouvais réciter sur demande le Credo ainsi que les Dix Commandements aussi facilement que le Notre Père. Le maître émit un nouveau grognement, mais n’ajouta aucune annotation dans son gros livre. Ma mère commença alors à lui poser des questions de son cru : sur l’histoire de l’école, sur la façon dont se déroulaient les examens, dont on récompensait la réussite, dont on punissait les fautes, et...

Toutes les mères qui, pour la première fois, conduisent leurs fils à l’école le font, je suppose, avec une fierté considérable. Mais je suis sûr qu’au fond d’elles, elles ressentent à dose au moins égale une circonspection peut-être teintée d’une pointe de tristesse, sentant bien qu’elles les abandonnent là au seuil d’un royaume mystérieux auquel elles n’auront jamais accès. Aucune fille, ou presque, à moins qu’elle ne soit destinée à entrer dans les ordres, ne reçoit jamais le moindre rudiment d’enseignement primaire. Mais son fils, dès qu’il a appris à écrire ne serait-ce que son propre nom, franchit une étape qu’elle ne pourra jamais plus rattraper.

Frère Evariste expliqua patiemment à ma mère qu’on allait m’apprendre à maîtriser correctement ma propre langue ainsi que le français commercial, mais aussi bien sûr à lire, à écrire et à compter, que je serais initié aux bases du latin d’après le fameux traité de grammaire de Donadello, que je découvrirais les rudiments de l’histoire et de la cosmographie dans le Roman d’Alexandre de Callisthène, et que j’accéderais à la religion en découvrant les histoires de la Bible. Mais ma mère persista à l’assommer de tant d’autres questions plus anxieuses les unes que les autres que, d’une voix mêlée de compassion et d’exaspération, il finit par lui dire :

— Très respectable dame, votre garçon va juste se retrouver inscrit dans une école. Il n’entre pas dans les ordres ! Nous allons certes le garder emmuré pendant toute la durée du jour, mais, soyez tranquille, vous pourrez toujours disposer de lui à loisir le reste du temps.

Elle m’eut effectivement pour le reste de sa vie, mais celui-ci ne fut pas long. Après elle, la fameuse menace « les Mongols vont t’emporter si... » ne me fut plus serinée que par frère Evariste à l’école et par la vieille Julia à la maison. Celle-ci était pour le coup une véritable Slave. Née dans un coin perdu de la Bohême, il était clair qu’elle était d’extraction paysanne, à sa façon de se dandiner perpétuellement telle une laveuse de linge, un seau plein au bout de chaque bras. Elle avait été, dès avant ma naissance, la domestique personnelle de ma mère. Après sa mort, Julia prit sa place et assura à la fois mon éducation et le contrôle de mon instruction, prenant pour l’occasion le titre honorifique et affectueux de tante. Pour faire de moi un jeune homme bien élevé et responsable, on ne peut pas dire que Julia ait jamais fait preuve d’une bien grande sévérité (si l’on excepte, bien sûr, ses fréquentes invocations de la Horde), mais elle ne remporta pas non plus, je le confesse, un succès notable dans la tâche qu’elle s’était fixée.

La raison tient en partie à l’absence de l’oncle Marco, mon homonyme, qui avait finalement renoncé à rentrer à Venise après la disparition de ses deux frères. Installé depuis trop longtemps à Constantinople, il y avait pris ses habitudes, bien que l’Empire latin ait fini à cette époque par retomber aux mains des Byzantins. Comme mon autre oncle et mon père étaient partis en confiant les affaires familiales à des experts et des agents dignes de confiance, et comme l’entretien du palais était assuré par des domestiques tout aussi fiables, tonton Marco n’y changea rien. On ne lui soumettait par courrier maritime que les questions les plus graves et les plus urgentes, afin qu’il envisageât ce qu’il convenait de faire et prît les décisions nécessaires. Gouvernées de cette façon, la Compagnie Polo, comme la maison du même nom, continuèrent de fonctionner aussi bien qu’elles l’avaient toujours fait.

La seule propriété Polo qui, de fait, ne fonctionna pas, ce fut moi. Étant le dernier et unique rejeton mâle de la lignée (en tout cas le seul à Venise), on se devait de m’élever avec tendresse, je le savais. Bien que je ne sois point en âge de donner mon avis sur la tenue des affaires et de la maison (fort heureusement), je n’étais redevable de mes actions devant aucun adulte. À la maison, j’exigeais ce qui me convenait et je l’obtenais. Ni tante Julia, ni le majordome, le vieil Attilio, ni aucun des domestiques de rang inférieur n’auraient osé lever la main sur moi, ni même par trop élever la voix. Je m’empressai d’oublier de répéter mon catéchisme et en oubliai bientôt tous les répons. À l’école, je commençai à négliger singulièrement l’apprentissage de mes leçons. Lorsque frère Evariste, fatigué d’invoquer la menace des Mongols, se décidait à brandir la férule, je m’abstenais tout simplement d’aller à l’école.

On peut se demander, dans ces conditions, d’où je tiens le maigre vernis d’éducation qui me soit resté. Je suivis quand même suffisamment l’école pour apprendre à lire, à écrire et à compter, ainsi qu’à étudier ce qu’il me faudrait de français commercial pour pouvoir prendre la suite des affaires familiales, ayant compris que j’aurais besoin de toutes ces connaissances pour y parvenir. J’absorbai aussi tout ce que racontait le Roman d’Alexandre sur l’histoire du monde et sa description géographique. Ce qui m’avait attiré là, c’était que les grands voyages de conquête d’Alexandre l’avaient entraîné vers l’est, et je m’imaginais que mon père et mon oncle avaient dû suivre les mêmes pistes. Mais, ne voyant vraiment pas en quoi je pourrais un jour avoir besoin de la moindre notion de latin, c’est au moment où mes congénères étaient forcés de fourrer leur nez dans les ennuyeuses règles et préceptes du Donadello que je choisissais d’aller pointer le mien ailleurs.

Quoique mes aînés eussent passé leur temps à pousser des hauts cris, se lamentant à mon sujet et me prédisant les pires extrémités, je ne pense vraiment pas que mon obstination faisait pour autant de moi un mauvais sujet. Mon plus grand défaut était la curiosité, et je sais que, suivant nos canons occidentaux, elle constitue un péché. La tradition insiste pour que nous nous comportions en totale conformité avec nos voisins et nos pairs. La sainte Eglise exige pour sa part que nous soyons des croyants gouvernés par la foi et que nous étouffions toute question ou opinion surgie de notre raisonnement personnel. La mercantile philosophie vénitienne, quant à elle, postule que les seules vérités vraiment palpables sont celles que désigne la dernière ligne des rapports comptables, là où se calcule la différence entre recettes et dépenses.

Pourtant, quelque chose en moi se rebellait contre les contraintes qu’acceptaient tous les autres jeunes gens de mon âge et de ma classe sociale. Je voulais vivre une vie qui dépasserait les règles, les lignes des livres comptables comme celles du missel. J’étais par nature peu disposé à me laisser administrer cette sorte de sagesse imposée et plutôt méfiant à l’égard de ces parcelles d’information et d’exhortation si nettement sélectionnées, accommodées et servies, presque tels des plats, prêtes à être consommées et assimilées. Je préférais de loin organiser ma propre chasse au savoir, même si, et cela m’arriverait souvent, je devais le trouver un peu cru, désagréable au goût et d’odeur nauséabonde. Mes précepteurs et ceux qui avaient ma garde m’accusèrent donc de paresse, de manquement aux devoirs requis par le rude travail d’acquisition d’une éducation véritable. Jamais ils ne comprirent que j’avais en fait choisi une voie bien plus difficile, que j’étais fermement décidé à suivre où qu’elle puisse mener. C’est ce que je n’ai cessé de faire, de cette époque de ma petite enfance jusqu’aux années de ma maturité.

Ces journées où je fuyais l’école sans pouvoir rentrer à la maison, il fallait bien que j’aille les perdre quelque part. C’est pourquoi, quelquefois, je m’en allais flâner près des bureaux de la Compagnie Polo, située alors, comme elle l’est encore aujourd’hui, sur la Riva Ca’di Dio, une esplanade qui donnait directement sur la lagune. Sur sa façade aquatique, elle était bordée de débarcadères en bois entre lesquels, bout à bout et flanc contre flanc, étaient amarrés barques et bateaux de différentes tailles : embarcations à faible tirant d’eau, gondoles de maisons privées, modestes bateaux de pêche ou salons flottants des nobles vénitiens, les burchielli. Là se côtoyaient galères de haute mer, galions de Venise, cogs de transport anglais ou flamands, trabacoli slaves et Caïques du Levant. Beaucoup de ces vaisseaux coureurs d’océans étaient si vastes que leurs proues et leurs espars dépassaient sur la rue et projetaient presque tout du long, sur ses pavés ronds, un treillis d’ombres qui allait lécher la façade bigarrée des maisons bordant l’esplanade, du côté ville. L’un de ces bâtiments était (et est encore) le nôtre : un entrepôt vaste comme une caverne, avec à l’intérieur un petit espace clos séparé servant de bureau comptable.

J’adorais l’entrepôt. Ces sacs, boîtes, balles et barils remplis de produits variés diffusaient les effluves d’arômes venus de tous les coins du monde – de la cire de Barbarie à la laine d’Angleterre, du sucre d’Alexandrie aux sardines de Marseille. Les porteurs de l’entrepôt, de vraies montagnes de muscles, étaient bardés de marteaux, de grappins, de rouleaux de corde et d’autres outils. Ils étaient toujours occupés. Pendant que l’un enveloppait de toile d’emballage un article de commerce en partance pour les Cornouailles, un autre clouait le couvercle d’un tonneau d’huile d’olive de Catalogne, un troisième arrachait des docks une caisse de savon de Valence et se la jetait sur l’épaule, tous semblant s’adresser les uns aux autres des ordres comme « logo ! » ou « a corandol ».

Mais j’aimais aussi beaucoup la salle de comptabilité. Dans cette cage à poules encombrée était assis celui qui dirigeait l’ensemble de ces affaires et de ces « à-faire », le vieux commis Isidoro Priuli. Sans effort musculaire apparent, sans courses effrénées ni vociférations, sans autre instrument que son abaque, sa plume d’oie et ses livres de compte, maître Doro contrôlait à lui seul ce carrefour de produits venus des quatre coins du monde. D’un petit cliquetis de ses boules colorées, d’un gribouillis à l’encre sur son livre de comptes, il pouvait envoyer une amphore de vin rouge de Corse à Bruges, et en Corse, à titre d’échange, un écheveau de dentelle de Flandres. Au moment où ces deux produits se croisaient dans notre entrepôt, il prélevait une metadella de ce vin et une coudée de cette dentelle, afin de payer les profits des Polo sur la transaction.

En raison du caractère hautement inflammable de la plupart des denrées entreposées, Isidoro s’interdisait l’aide d’une lampe ou même d’une chandelle pour éclairer son réduit de travail. Au lieu de cela, il avait installé au-dessus et en arrière de sa tête un large miroir concave de verre véritable, qui récupérait ce qu’il pouvait de lumière du jour pour la concentrer sur sa haute table de travail. Assis là devant ses livres, maître Doro ressemblait à un tout petit saint ratatiné enveloppé d’un halo démesuré. Je restais à l’observer du bout de la table, m’émerveillant que, d’un seul mouvement de ses doigts, le maître pût mettre en branle tant d’autorité, et lui me racontait les mille et un secrets de ce travail dont il tirait une bien légitime fierté.

— Ce sont les païens arabes, mon garçon, qui ont offert au monde ces fioritures qui servent à représenter les nombres, ainsi que cet abaque qui permet de compter avec eux. Mais c’est Venise qui a imaginé ce système de tenue de compte, ces registres qui comportent deux pages en vis-à-vis, donc lus à double entrée. À gauche, les débits. À droite, les crédits.

Je pointai une ligne figurant page de gauche, laquelle indiquait : « Pour le compte de messire Domeneddio », et demandai, à titre d’exemple, qui ce messire pouvait bien être.

— Pardieu ! s’exclama le maître. Tu ne reconnais donc pas le nom sous lequel Notre-Seigneur Dieu fait du commerce ?

Il feuilleta le registre afin de m’en montrer la page de garde, arborant cette inscription à l’encre : « Au nom de Dieu et du Profit. »

— Nous autres, simples mortels, pouvons prendre soin de nos biens lorsqu’ils se trouvent entreposés ici en toute sécurité, à l’intérieur de nos magasins, expliqua-t-il. Mais dès qu’ils se trouvent embarqués sur de fragiles coquilles de noix, livrés aux caprices de la mer, alors ils se retrouvent à la merci de... mais de qui donc, si ce n’est de Dieu ? Voilà pourquoi nous le considérons comme un partenaire à part entière dans chacune de nos entreprises. Dans nos livres de comptes, Il se trouve crédité à hauteur de deux pleines parts pour toute transaction en cours. Si l’affaire réussit, si nos cargos atteignent sans encombre leur destination et nous valent les profits escomptés, ces deux parts sont dûment versées au compte de messire Domeneddio. En fin d’année, lorsque nous répartissons nos dividendes, nous les lui payons. Ou plutôt, nous les versons à son fondé de pouvoir et agent sur cette Terre, en la personne de notre mère l’Eglise. Tout marchand chrétien procède de la sorte.

Si toutes mes journées volées à l’école avaient été consacrées à d’aussi fructueuses conversations, nul n’aurait trouvé à s’en plaindre. J’aurais probablement bénéficié d’une meilleure éducation que celle que me donnerait jamais frère Evariste. Mais, inévitablement, mes flâneries sur le front de mer devaient me mettre en contact avec des personnes un peu moins admirables qu’Isidoro le commis.

Je ne veux pas dire par là que la Riva ait été en aucune façon une rue de roturiers. Bien qu’elle fourmille d’hommes de peine, de marins et de pêcheurs à toute heure du jour, on y trouve tout autant de marchands élégamment vêtus, d’agents de change et autres hommes d’affaires, souvent en compagnie de leurs épouses fort distinguées. La Riva est en effet aussi un lieu de promenade prisé. La nuit tombée, lorsque la température s’adoucit, les jeunes gens à la mode viennent là simplement pour baguenauder et profiter de la brise de la lagune. Il n’en reste pas moins que, de jour comme de nuit, rôdent parmi ces gens des rustres, des aigrefins coupeurs de bourse, des prostituées et autres spécimens de cette engeance que l’on nomme populace. Parmi eux, à titre d’exemple, les garnements dont je fis la rencontre, un après-midi, sur les quais de déchargement de cette Riva, lorsque l’un d’eux se présenta en me lançant un poisson.

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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